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Dimanche 16 juin 2013 7 16 /06 /Juin /2013 21:07

Bien chers lectrices et lecteurs,

 

J'ai le plaisir de vous annoncer la publication du Conte "Le Petit Chevalier" en format numérique sur Amazon Kindle. Vous pouvez dès à présent vous procurer ce texte, illustré par Monsieur Patrick Truchi.

"Le Petit Chevalier" vous plongera dans le monde magique de l'enfance avec l'impression magnifique de redécouvrir les peurs comme les victoires qui jalonnent tous les chemins du rêve.

Bonne lecture à vous,

Patrick Estève.

 

Lien vers  le Conte "Le Petit Chevalier" : link

Par Patrick Estève
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Dimanche 2 juin 2013 7 02 /06 /Juin /2013 19:00

Bonsoir,

 

J'ai l'honneur de vous annoncer mon élection en qualité de Président du Cercle Blasco Ibañez de Menton et je tiens particulièrement à cette occasion à remercier Madame et Monsieur Pierre Gerbaudo, Présidents fondateurs du Cercle Blasco Ibañez, les membres du Bureau « historique » du Cercle, et l’Assemblée Générale réunie nombreuse hier dans les jardins de la propriété "Fontana Rosa" de Vicente Blasco Ibañez à Menton.

 

Cette élection revêt un sens particulier, car elle est concomittante de l'hommage rendu pour la 85ème année de la disparition de Vicente Blasco Ibañez à Menton, où Monsieur le Député-Maire en la personne de Monsieur Jean-Claude Guibal et Monsieur le Président-Fondateur du Cercle Blasco Ibañez de Menton ont déposé une gerbe au pied du Buste de l'écrivain à Fontana Rosa.

 

J’étais loin de penser à cette nouvelle responsabilité en 2008, quand je découvrais le jardin Fontana Rosa pour la première fois, en compagnie de mon épouse, lors d’une journée du Patrimoine. Il y eut ensuite un voyage d’agrément en Espagne sur les traces de mes origines Valenciennes et une halte dans le village Valencien de Monovàr où est né mon grand-père paternel. Au retour, j’entreprenais la lecture du roman « Mare Nostrum » (cf l'article sur ce Blog) qui fut une belle découverte de l’été 2009 et j’ai été progressivement conquis par l’œuvre et par la vie Républicaine de Vicente Blasco Ibañez.

 

Les travaux de restauration réalisés à Fontana Rosa sont importants et rappellent le lustre de la propriété du temps de Blasco Ibañez dans les années vingt. Aujourd'hui Fontana Rosa évoque par certains égards, et toutes proportions gardées, une sorte de "Guernica" où la maison, les objets de l’auteur, la bibliothèque, et l’héritage Mentonnais de Vicente Blasco Ibañez (dont des parties importantes de l’œuvre littéraire et cinématographique) ont été dispersés en différents lieux.

Ainsi, la mission du Cercle Blasco Ibañez de Menton est importante : rassembler ce qui est épars et faire converger tout ce qui touche à Vicente Blasco Ibañez à Fontana Rosa (et dans le monde numérique) sur les plans : littéraire, historique, architectural, archéologique, botanique, média et cinématographique. Ces actions s'engagent autour du nouveau Bureau : Henri Morena, Secrétaire chargé de la Communication, du Multimédia et du tourisme, Alain Delaboudinière, Trésorier en charge du volet Archéologique, Architectural et Botanique, et des membres des comités constitués lors de l'Assemblée Générale.

 

Monsieur le Député-Maire a indiqué que la restauration de Fontana Rosa se poursuit selon un calendrier déjà établi et que, sous l'impulsion de la Ville de Menton et de la Direction Régionale des Affaires Culturelles, des éléments nouveaux doivent permettre d'investir les lieux pour une véritable action culturelle où le Cercle Blasco Ibañez de Menton doit trouver sa place. Il restera à établir un lien pérenne avec le Cercle Blasco Ibañez de la Ville de Valencia (ESP).

 

Pour conclure nous pouvons adresser, comme je l'ai fait hier dans le jardin des romanciers, un message à Vicente Blasco Ibañez : "La historia no esta muerta !" (Savadore Allende).   

 

Voici quelques photos de la journée d'hier :

 

 

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Mr Patrick Estève    Mr Henri Morena    Mr Pierre Gerbaudo

(Président)               (Secrétaire)          (Pdt d'Honneur)

 

 

 

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Mr Patrick Estève            Mr Jean-Claude Guibal

                (Président)         Député-Maire de la Ville de Menton

 

 

 

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Dépôt de la Gerbe de la Ville de Menton

par Mr le Député-Maire et Mr Alain

Delaboudinière (Trésorier)

 

 

 

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La Gerbe de la Ville de Menton et la Gerbe du Cercle Blasco Ibañez de Menton au

pied du Buste de Vicente Blasco Ibañez à Fontana Rosa pour le 85ème anniversaire

de la disparition de l'écrivain à Menton.

 

 

Par Patrick Estève
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Dimanche 26 mai 2013 7 26 /05 /Mai /2013 11:49

Chers ami(e)s lectrices et lecteurs,

 

J'ai le plaisir de publier la Nouvelle intitulée "L'écho du Wagon près de la rivière" qui, je l'espère, vous permettra d'entrer dans un monde particulier et de saisir également combien nous sommes tous à la recherche de notre paradis perdu.

Je vous en souhaite une bonne lecture.

Je vous remercie par avance pour vos commentaires : ici, sur les réseaux sociaux ou par mail, auxquels je tâcherai de répondre de la meilleure manière.

Je souhaite évidemment une belle Fête des Mères à toutes les mamans de la Terre.

Patrick Estève.

 

 

L’écho du Wagon près de la rivière

Par

Patrick Estève

 

                                                                                                                

« Mais le savoir est bien plus faible que la nécessité »

Eschyle

 

Il était quatre heures quinze du matin, et tout était plongé dans le silence de la nuit quand je me penchais pour monter à bord de la Renault 4L break qui sentait bon la graisse mécanique.

Nous étions les plus éloignés de la carrière, ce qui valait à mon père de garder la voiture pour faire la tournée et récupérer les deux autres ouvriers. Au départ, j’avais le droit de m’asseoir à l’avant de la voiture où je sentais les tubes transversaux du siège noir pousser sous l’arrière de mes cuisses. Il y avait une bonne heure de route à parcourir jusqu'au chantier dans l’éclairage jaune de la vieille 4L et le grincement des caoutchoucs usés des articulations du train de direction.

Au bout d’un temps, je m’habituais à l’atmosphère engourdie où se mêlait le tintement discret des boîtes d’écrous et de boulons qui contenaient un peu d’huile pour empêcher l’installation de la rouille. Après les deux haltes, je passais à l'arrière et je poursuivais le voyage dans une sorte d’atelier où un tas d’objets différents étaient stockés derrière des grilles soudées à la tôle pendant que sur le sol, des machines-outils entourées de chiffons battaient maladroitement la cadence. Nous progressions lentement, mais sûrement, et nous arrivions à bon port avec les autres ouvriers, comme des aimants attirés par le pont métallique à côté du chantier. Le chef (c'est comme ça qu'on l'appelait) se tenait à côté du grand panneau en bois peint en rouge de l’entreprise : la Société Anonyme de Sable et de Graviers des Maures. Le tout était fixé sur un double portail en tubes et en grillages au-dessus d'un gros cadenas qui liait les maillons d’une épaisse chaîne de couleur grise. La liberté était à côté de ce portail, dans les champs qui s'étiraient à perte de vue, mais nous n’y avions pas droit.

A l'intérieur, un premier ouvrier faisait toujours rouler verticalement un fût de deux cents litres, car on ne pouvait pas faire de feu deux fois à la même place sans que je puisse en connaître la raison. Puis je participais au ramassage des petits bouts de bois avec les autres pour les introduire par une petite ouverture du côté en même temps que des morceaux de palettes cassées. Le tout était arrosé avec un peu d’essence qu’on allumait à l’aide d’un chiffon enflammé jeté dans le cylindre. C’était un moment surréaliste, qui me fit penser plus tard au feu de Tubal-Caïn : le forgeron de la Genèse, car nous étions entourés du métal des outils, de celui des vis et des boulons, des écrous, et des engins de chantier encore froids qui étaient plongés dans les ténèbres d’une nuit d’où jaillissaient les flammes et les étincelles jaunes du fût. Les ouvriers venaient les uns après les autres se réchauffer les mains, les bras tendus au-dessus du chaudron où ils semblaient chercher un peu de chaleur avant de commencer.

Le vieux mécanicien était toujours le premier à la manœuvre, et il procédait au contrôle des engins de la même manière : courbé vers l’avant, la jambe droite légèrement fléchie pour appuyer la pompe à graisse manuelle sur sa cuisse avant de s'animer au-dessus des essieux, des vérins et des autres pièces mobiles dont les moyeux des roues. Les gros insectes jaunes repartaient ensuite avec les gicleurs rassasiés dans un bruit de moteurs surpuissants sur des crampons saillants ; puis ils laissaient la deuxième place aux camions, car il existait une sorte de hiérarchie entre les engins. J'avais été marqué par la porte de certains conducteurs qui était maintenue ouverte en permanence par un lien fixé sur le rétroviseur.

-En cas de pépin, si tu sens que ça ne freine plus quand tu es à plein, saute du plus loin que tu peux ! Avais-je entendu crier à titre de consignes.

 

De manière générale, j’étais impressionné par l’ambiance qui existait entre ces hommes dont le rapport de force était permanent, ce qui me fit rapidement comprendre combien la classe ouvrière est faite d'une hiérarchie de la puissance physique. Quand j’étais effrayé par les échauffourées entre les conducteurs de chargeur et puis les camionneurs, je m'échappais à l’arrière du hangar où une chatte à demi-sauvage, avec de magnifiques yeux verts, donnait régulièrement naissance à de très beaux chatons. Cette fois, Fernando avait pris soin de les abriter avec quelques chiffons graisseux et la maman, pleine de vitalité et de méfiance, me laissa tout de même approcher pour  trouver un peu de cette humanité perdue. Comme j’étais désœuvré, j’allais de temps en temps à la rapine de pêches ou de cerises que je redistribuais ensuite à Fernando et au « Gros Louis », car je savais qu'ils aimaient bien emmener des fruits dans leur panier à la maison. Il y avait également les dégringolades des tas de sable ou de graviers en courant entre les chargeurs qui allaient et venaient près de la butte avec leur godet qui frottait le sol et leur moteur qui sifflait fortement avant de cracher une fumée noirâtre par le bout de la cheminée au moment de l’effort. Le tout se passait sous un petit chapeau de fer mobile au bout du tuyau, qui se levait pour laisser passer le nuage noirâtre avant de retomber.

Quand j’avais fait le tour de ces chemins d’errance et que le jour s'était enfin levé, j’allais systématiquement vers la rivière où j’accédais par un sentier entre les allers et venues des trente-huit tonnes qui charriaient des nuages de poussière orangée en direction de la bascule. Une fois derrière le bureau construit en dur, le chemin m'offrait un peu de calme et de nature en direction de la rive qui se trouvait en contrebas. Puis l’omniprésence du soleil et l’évaporation de l’eau donnaient progressivement une teinte des « Nymphéas » de Monet à la perspective du pont vert de métal. A mesure que le bruit des engins s’estompait, j’avançais sur les bords d'une herbe de plus en plus haute et de plus en plus grasse jusqu'aux fenouils sauvages et aux bouquets de roseaux au pied desquels il y avait une multitude de petits poissons gris sous l'eau claire du rivage. La rivière était synonyme de calme, d’aventure et de diversité. Un jour que je devais être un peu plus grand, je pris l’initiative de pousser plus loin sur le chemin où je fis une découverte étonnante : un petit wagon en forme de roulotte trônait sur un manteau herbeux derrière une imposante attache en forme de triangle lourdement posée à même le sol. Je fus rapidement et d’un bond au niveau de l’unique porte qui ouvrit d'un clic sur ce qui était malheureusement devenu un refuge pour abeilles, qui me valu un peu de patience pour entrer à l’abri de toutes les espérances. C'est que le vieux wagon près de la rivière devint mon Laboratoire. J'y préparais des expériences qui débutèrent par l’étude de la terre et de ses composants limoneux, avant d’étudier les propriétés de l’air à partir de lunettes de divers calibres, de formes et d’épaisseur variées. J’abordais les questions de résistance au vent par l’utilisation d’un lance-pierre (qui faillit me coûter un œil) et j'analysais chaque chute d'engin avec minutie. J’étudiais les différents aspects du feu par le maniement de divers instruments dont un chalumeau grâce aux leçons du soudeur qui me furent bien utiles. Et enfin, l’analyse des composantes de l’eau et de sa diversité biologique passa par la capture de petits poissons gris dans des bocaux de verre rangés sur l’unique étagère. Je passais des heures à ces observations, que je croyais scientifiques, dans une exaltation mêlée de joie intense où j'oubliais la vieille 4L, le réveil très matinal, l’odeur de graisse mécanique et l’ambiance du chantier. En fait, je vivais ma courte vie dans l’espoir de renouer le fil interrompu d’une enfance heureuse en Alsace où je me fis la promesse un jour de devenir chercheur. Mais je peinais à retrouver cette Ithaque disparue que je voulais ressuciter, et j’usais de tous les moyens à ma disposition, dont le wagon près de la rivière, pour ne pas perdre le sens de cette promesse qui me porta à plus de trente ans jusqu’au seize décembre de mes quarante-huit ans. Là, au bout d’une ligne courbe ahurissante, je me lançai avec émotion dans les premiers mots de soutenance de thèse de Doctorat. L'exercice dura plus de trois heures, durant lesquelles je tentais en parallèle de renouer le fil du serment de mon enfance dans une sorte de vase alchimique. Je fus brinquebalé par le Jury de théories en modélisations, de terrain en démonstration, de choix et d'options épistémologiques en méthodologie, et de justifications en controverses dans un dépassement qui monta très haut avant de précéder le long silence des délibérations. Au moment de la proclamation des résultats, j'étais dans un état second : une force irrésistible me propulsa tout entier, à toute vitesse, pour me faire remonter un temps qui défia toutes les lois de la nature. Je fus déposé au cœur du brouhaha si caractéristique de ma cour d’école primaire en Alsace où je perçus jusqu’à l’odeur de la neige de décembre et celle de la barre de chocolat au riz soufflé de la récréation. J'avançai au milieu des enfants quand je reconnus le caban, les gants et le grand cartable gris du petit garçon que j’étais à sept ans, avant que la vie se mette à défiler à nouveau à toute vitesse en sens inverse. Je remontai maintenant le temps en compagnie du petit garçon brun que j’avais emmené avec moi et qui me tenait fort de sa main gauche recouverte d’un gant de laine dont je sentais le grain. Nous vîmes le visage heureux des grands-parents aimants, celui des Maîtres d’Ecole très fiers dans leur longue blouse, les joies simples dans l’herbe fraîchement coupée au pied du Block, la forêt environnante, le château d'eau, le déménagement dans le Sud, le chantier, le wagon près de la rivière, les peines, les pleurs, le lance-pierre, les mesures au sol, les engins jaunes, la poussière orangée, les bocaux, les abeilles, et la chaleur des soirs d’été.

Tout était baigné par un éclat lumineux vert-jaune inhabituel, et je crus voir ma dernière heure arrivée, car j’avais entendu que cela se passait de cette manière au moment ultime : quand on voit la vie défiler devant soi. J’adressai un sourire au petit garçon de sept ans dans un regard complice : il savait, tout comme moi, que nous étions arrivés où nous devions aller, même si c’était trop tard. Quand je repris conscience, j'étais bien au CNRS et le jury était bien composé des quatre professeurs qui attendaient sagement une réaction, tout comme le public d'ailleurs, composé de ceux qui avaient suivi mon périple jusque-là. Fort heureusement, une voix se fit entendre :

- Et si nous buvions une coupe de Champagne ? Entendis-je sur la gauche.

 Il y eut quelques rires durant lesquels le petit garçon disparut.

Un monde entier venait de basculer définitivement, mais comment pouvais-je le dire ou l'expliquer ?

Il ne restait plus qu’à l’accepter.

  

© Copyright Patrick Estève – Menton (FR) – Mai 2013.

 

Par Patrick Estève
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Mercredi 8 mai 2013 3 08 /05 /Mai /2013 19:39

Bonsoir,

 

Je viens de remettre la main sur deux tomes des Mémoires d'Outre-tombe de Chateaubriand qui m'ont été offerts par Mme Floccia avant un départ vers de nouveaux horizons il y a maintenant un certain temps.

C'était juste après mon Premier Cycle Universitaire.

Mme Floccia vivait avec son époux, puis seule, dans la maison "Moun Repaou" (mon repos) au-dessus de la Place Lamartine de Saint-Raphaël.

La dédicace, écrite de la belle main de cette belle personne, est la suivante :

 

"C'est en lisant ces Grands dont les phrases résonnent encore, que tu comprendras le passé et la grandeur de ton Pays".

Andrée Floccia Rossi

Saint-Raphaël - ce 22 juin 1983.

 

Je suis content que ces mots soient venus à moi en ce jour de commémoration du 8 Mai 1945.

Bonne soirée à vous et à bientôt.

Patrick Estève.

 

Par Patrick Estève
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Samedi 27 avril 2013 6 27 /04 /Avr /2013 09:52

Bien chers amis et lecteurs bonjour,

 

J'ai  le plaisir de publier une Nouvelle qui fait suite à une visite effectuée sur le plateau de Massada en Israël, où j'ai eu la chance de faire une rencontre incroyable : celle du "Scribe de Massada", comme je l'ai nommé.

Il en résulte l'écriture de ce texte qui, je l'espère, vous intéressera. Vous y retrouverez probablement l'atmosphère de la Nouvelle "A la Source des Marranes" publiée sur ce Blog en début d'année. 

Si vous aimez, n'hésitez-pas à cliquer "j'aime" à la fin du texte, ou à partager pour faire connaître ces textes, cela me permettra de savoir s'il vaut la peine que je me lance dans un projet d'édition d'un recueil.

Bon week-end à vous tous, et belle découverte de cet univers particulier.

Patrick Estève.

 

 

Le scribe de Massada

 

   

Par

Patrick Estève

 

 

Quand il approcha de l’entrée de Massada, l’accompagnateur sentit la fraîcheur de la nuit qui se dissipait.

La terre et les pierres des constructions, en partie démolies, captaient les premiers rayons de soleil.

Dans une courte durée, le plateau regorgerait de lumière éclatante où la chaleur était le trait d’union entre un monde englouti et un ciel infini.

En quête d’une zone ombragée, l’accompagnateur se perdit dans l’immensité intemporelle du lieu où il approcha d’un mur dont l’ouverture avait la particularité d’être en forme de grande serrure.

A cet endroit, l’ombre rivalisait avec la lumière dans une lutte qui donnait au paysage une portée saisissante.

La terre d’Israël s’étendait-là : nue, forte, passionnée et riche d’un silence où jaillissait la Mer Morte au loin, dans trois anses aux rives de sel découpées au scalpel.

La grande serrure de pierre était le point de passage entre un monde englouti et la promesse de nouveaux espoirs.

L’accompagnateur s’élança pour faire un tour complet du plateau où il restait peu de temps avant l’arrivée des premiers visiteurs.

Les anciennes pièces à grains succédaient aux bains dont les vestiges desséchés étaient enfouis dans les profondeurs de la terre, tout près de céramiques variées.

Des colonnes étaient ornées par endroit d’un enduit ocre rouge ; elles rivalisaient avec les restes du mur d’enceinte.

Proches de la multitude de trous des anciens pigeonniers, les maisons des nobles étaient éloignées des habitations du peuple qui menaient au gouffre sec et abyssal des falaises que la mer occupait jadis sur le pourtour.

Le vide renvoyait en écho les légers bruissements d’ailes et le sifflement des oiseaux audacieux comme autant de soupirs.

A l’aplomb, on imaginait l’arrivée des bateaux qui acheminaient les nourritures terrestres et les matériaux nécessaires à la vie quotidienne.

Aujourd’hui, ces embarcations seraient suspendues dans les airs.

Au plein centre du plateau de Massada, un arbre sec trônait pour accueillir dans l’ombre approximative de ses branches gris clair, la complainte d’hommes et de femmes écrasés par les cinquante degrés Celsius de la journée.

Combien de vies ? Combien de croyances ? Combien de tribuns ? Combien de prophètes et de gens « importants » ? Combien de combats furent engagés ici : dans le brouhaha de la condition humaine qui lutte pour exister ?

Tout paraissait vain devant le spectacle implacable de dénuement et de silence de Massada.

L’accompagnateur se dirigea vers les escaliers tortueux qui mènent aux vestiges inférieurs, à flanc de la falaise, pendant que les visiteurs affluaient par un téléphérique d’où l’on voyait parfois un courageux monter à pied par le sentier.

Entre ces deux versants, l’ancienne synagogue était reliée par une longue fissure noire horizontale où les visiteurs trouvaient refuge pour un repos aussi court que l’ombre projetée des murs.

Dans le Saint des Saints, comme transporté depuis des temps immémoriaux : un Copiste travaillait.

D’âge moyen, les cheveux ramenés vers l’avant, le visage du Scribe était ceint d’une barbe sobre taillée en triangle vers le bas.

L’homme avait la peau brune et portait une chemise blanche qui tranchait sous la kippa de feutre noir.

Le Scribe était face à une écritoire où il copiait à la plume et à l’encre de Chine les lettres sacrées de la Thora.

L’œil était vif et concentré, et rien ne semblait pouvoir perturber l’ouvrage en trois colonnes qui se trouvaient devant lui sur un grand parchemin.

Il n’y avait ni paroles, ni rires, tout juste le sourire discret, de temps en temps, du Scribe qui répondait au questionnement des visiteurs.

La plume maculée d’encre de Chine était bien serrée entre le pouce et l’index pour des heures d’écriture.

L’objet était usé et une moitié supérieure de la lame de couleur blanc-cassé était ramassée sur le rachis au centre de manière définitive.

Un grand calme doublé d’un silence absolu se dégageait de l’antre du Scribe de Massada.

Quand l’accompagnateur s’introduisit pour la première fois dans l’air frais du local, il eut pour seul accueil le bruissement de la plume sur le parchemin.

Une première année passa, durant laquelle il y eut un échange silencieux.

Une deuxième puis une troisième année se succédèrent avant que l’accompagnateur put en savoir davantage.

Mais quand les premiers filaments d’argent apparurent dans la chevelure noire du Scribe, l’accompagnateur vit soudain l’encre de Chine se répandre comme une large tâche noire sur la page inachevée : une larme avait lourdement chuté sur l’ouvrage.

L’accompagnateur chercha sur quelle lettre le Scribe avait bien pu s’arrêter ? Sur quelle page sacrée son âme avait pu basculer ? Sur quel vide au milieu de la deuxième colonne son cœur avait pu chavirer ?

Il y eut le silence pour seule réponse.

Pour la première fois, l’accompagnateur vit le Scribe reculer la petite chaise avant la fin de la journée, le regard vague et les mains sur le bord du pupitre.

Le Scribe se sécha consciencieusement les yeux, puis il entreprit la pointe de la plume usagée avec un morceau de lin qu’il rangea près de l’encrier.

A droite de l’écritoire, une coupelle en argent contenait de l’eau claire.

Le Scribe s’éloigna ; il était temps de partir à son tour.

Pour s’imprégner une dernière fois des lieux, l’accompagnateur jeta un dernier regard circulaire dans la pièce : un Arbre de Vie trônait sur le rebord du mur, recouvert de ces petits cylindres que les Kabbalistes nomment Sephirot.

L’un d’entre eux sur la droite était plus éclairé que les autres.

- Daat ! Murmura l’accompagnateur.

Le Scribe avait atteint l’équilibre et la paix intérieure, et un pont était né entre le monde des illusions et celui de la réalité.

Un petit oiseau noir au bec fin fit un premier bond jusqu’au mur ouvert en forme de serrure où il frotta son bec de part et d’autre du rebord avant de se dresser.

Tout en bas, la Mer Morte étalait un manteau bleu sombre : c’était la promesse de nouvelles heures de fraîcheur épicée.

L’oiseau fit un bond supplémentaire pour se porter au bord du précipice.

Il était temps pour lui de s’élancer dans le grand vide en étirant les ailes du plus loin qu’il pouvait.

Il n’eut aucune hésitation, et plongea du plateau de Massada avec la certitude d’avoir découvert quelque chose d’important.

 

 

Copyright Patrick Estève – Menton (FR) – Avril 2013.

 

 

Par Patrick Estève
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Samedi 13 avril 2013 6 13 /04 /Avr /2013 09:44

Chers amis et lecteurs bonjour,

 

J'ai le plaisir de mettre  en ligne la Nouvelle intitulée : "La Liberté paradoxale", un titre qui s'est imposé à moi tout au long d'une sédimentation qui dure depuis plusieurs années.

Cette Nouvelle met en projection le dénuement et la liberté que procure un véritable contact avec la nature.

Je souhaite sincèrement que ce texte puisse permettre de toucher l'essence de ce qu'on peut être libre au-delà des représentations sociales.

Je vous souhaite une bonne lecture ainsi qu'un très bon week-end ; vos commentaires (et vos "Like" ou "J'aime") sont évidemment les bienvenus si c'est le cas.

Patrick Estève.

 

 

La Liberté paradoxale

 

Par

Patrick Estève

 

 

 

Je rentrai une fois de plus avec une insupportable crampe à l’estomac : j’avais faim. Et le printemps qui naissait n’arrangeait rien à la situation à cause des longues marches que j’effectuais seul, pour me distraire, sur les sentiers bordés de chênes-lièges qui vont jusqu’à la mer.

Je marchais des heures durant d’une colline à l’autre à travers des vallons plus ou moins abruptes dans les odeurs de thym, de mimosas fanés et d’écorces d’arbres chauds. Les pierres qui se détachaient des petits talus en plein soleil roulaient sous les fines semelles de mes chaussures. Malgré la rudesse du parcours et la chaleur de plus en plus pesante, la nature était un ravissement de chaque instant : elle permettait le jaillissement de mon for intérieur vers le monde végétal où je m’amusais à revoir les averses de pluie fine sur les feuilles d’arbousiers.

A Saint-Raphaël, le chemin qui mène aux roches rouges du bord de mer est long et escarpé. Il est peu fréquenté au printemps, et encore moins l’été où je ne croisais personne. Au bout d’un temps, je prenais toujours l’option d’aller vers Aigue-bonne par un crochet vers l’Est de plus d’une heure et quart sous un soleil de plomb. L’effort augmentait après que la première demi-heure ait passé et j’attendais impatiemment l’air discret de la mer comme une douche d’eau glacée. Le doux filet de vent humide arriverait à bout de l’inéluctable soif qui gagnait jusqu’à la gorge entière.

 

La liberté paradoxale est à ce prix : c’est une quête solitaire au cœur d’un dénuement.

Dans le Sud, l’âme part comme une flèche lancée à perte de vue en direction de la mer au-dessus de milliers d’améthystes et de cristaux de quartz nichés dans la rocaille.

Aigue-bonne, le Poussaï, la Péguière, la Tortue : ces noms de plages blotties au cœur de la roche rouge et des pins élégants, chantent à ma mémoire comme le clapot de la mer sur la grève.

Un après-midi de mai, je décidais d’aborder l’anse de Santa-Lucia par la gauche en compagnie d’une jeune femme qui voulait découvrir les secrets de cette belle liberté.

Peu importait les vêtements qui n’étaient pas adaptés ; il suffisait de les poser près des restes du feu de camp. Tout près, une vieille barque de pêche retournée attendait que nous la transportions. Avec bien peu d’aisance à cause de nos pieds nus, nous allions vers la mer sur les aiguilles de pins et l’ombre de la barque sur le sol bigarré de graviers. Entre le ciel bleu et la mer moutonneuse, qui se joignaient au loin par la ligne d’horizon, les oiseaux encourageaient nos efforts jusqu’au cœur des vagues où nous sautions ensemble dans la petite embarcation.

Je récupérais rapidement la rame improvisée d’une planche laissée au fond de cale, et le bateau fit ses premiers sursauts.

Tout se passait bien : nous avions suffisamment de force pour aller vers le large et la mer transparente livrait une multitude de vie dans des bouquets sous l’eau. Le moment était magique et nous riions de nos corps détrempés d’eau iodée de la baie, nos cheveux noirs ruisselants d’une eau claire qui coulait du visage jusqu’aux jambes.

Calés sur les bords de la barque, nous étions invincibles et nos peaux brunes tendues promettaient l’aventure d’une autre vie meilleure.

 

Soudain, l’eau s’infiltra par le bas des côtés et condamna l’embarcation à forcer davantage. Sans outils pour écoper, le niveau d’eau monta vers nos genoux qu’il atteignit au bout d’un temps. Rien n’était plus possible et nous comprîmes en un regard qu’il nous faudrait plonger, abandonner le navire dans un regard complice.

Mais que la brasse fut rude à cause de nos fous-rires !

Et comme nous fûmes contents d’arriver sur la plage, car il est difficile de nager dans de telles conditions.

Cette nage fut délicieuse comme le temps du repos sur la plage d’où nous vîmes notre barque de vieux bois disparaître dans les flots. Nous étions heureux en forme d’éternité, et tant pis pour la barque.

 

Mais un jour, le rideau s’ouvre sur la liberté paradoxale, et souvent quand on ne l’attend pas : elle brûle comme un feu lent qui couve puis se réveille chez ceux qui l’ont connue.

On me destinait à de plus lourdes charges bien loin des sentiers de rocaille qui s’éloignaient chaque jour. Le Directeur semblait bon. En bras de chemise blanche parfaitement repassée, il approcha du bureau, un café à la main.

-Qu’est-ce que j’apprends ? Vous voulez nous quitter ? Vous voulez quitter Paris et retourner en province ? Questionna-t-il.

-Oui, Monsieur le Directeur, il s’agit d’un choix de vie qui n’a rien à voir avec ma situation professionnelle ici. Rajoutai-je

-Justement, c’est pour cette raison que je voulais vous voir. Vous avez des problèmes sur un plan personnel ? Demanda-t-il.

-Non, pas véritablement. Mon deuxième enfant vient de naître, une petite fille, et j’aimerais bien donner à l’un comme à l’autre de mes enfants l’opportunité de connaître une certaine forme d’enfance et de jeunesse sur les bords de la mer méditerranée.

-Personne n’oserait vous blâmer pour cela, mais tout de même, vous pourrez toujours retourner dans le Sud à la retraite, il n’y a pas d’urgence. Et puis j’ai une proposition à vous faire concernant une nouvelle fonction et de nouvelles responsabilités au sein du Groupe. Vous aurez un positionnement très intéressant pour votre âge.

 

J’aurais dû échanger davantage avec cet homme d’âge mûr, argumenter plus, mais comment lui dire pour la liberté paradoxale ? Comment lui expliquer ce qu’on ressent quand on n’a rien mais que l’on a tout ? Comment détailler les sentiers de rocailles, les roches rouges, l’odeur de mer iodée au loin ? Comment décrire la petite île à la tour carrée de ma jeunesse au large du Dramont, comment parler des piques-niques le soir ? Et la main qu’on glisse instinctivement dans les interstices de la roche mouillée pour la porter au visage quand on sent battre la vie ?

 

Quand je sortis du bâtiment de vingt-sept étages, tout était joué : la liberté paradoxale m’avait permis de sauter hors de la vie parisienne.

Mais je savais qu’on ne revient jamais sur l’île de la jeunesse et de l’enfance, que la quête du paradis perdu est elle-même perdue d’avance.

J’eus soudain la sensation étrange d’être au milieu de la baie.

La brise du large était là, tout près, et j’entendais jusqu’aux cris des oiseaux.

Je pensais à la petite barque de bois multicolore qui devait être là elle aussi : sanctuaire sous les flots, habitée par la vie sous-marine.

 

Mais une fois encore, juste une fois, je voulais être roi : comme cet après-midi de printemps magnifique, quand la jeune femme aux yeux d’un vert profond glissa doucement ses doigts entre les miens.

 

Copyright Patrick Estève – Menton (FR) – Avril 2013.

 

 

 

 

 

Par Patrick Estève
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Samedi 13 avril 2013 6 13 /04 /Avr /2013 00:41

 

Par Patrick Estève
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Jeudi 14 mars 2013 4 14 /03 /Mars /2013 13:11

Bonjour,

 

J'ai le plaisir de publier une troisième Nouvelle intitulée : "L'antichambre".

Dans le prolongement de "A la source des Marranes" et du "Crétois de Paris", ce texte évoque une expérience vécue comme un songe après la visite du Mémorial Yad Vashem à Jérusalem à l'été 2012.

Nul doute que vous y trouverez matière à réflexion.

Merci pour vos commentaires et pour vos remarques qui sont toujours les bienvenus.

Bien à vous,

Patrick Estève.   

 

L’antichambre

 

par

Patrick Estève.

 

 

Je m’éveillais à un monde inconnu dans une pièce couleur vert métallique aux contours flous et sombres.

Un personnage que je n’avais jamais vu auparavant se tenait sur la gauche, installé à un bureau de bois veiné au cœur d’un ensemble brun et froid.

Tout semblait grimper aux murs comme des lianes, jusqu’au plafond : les longues chaises et les nombreuses étagères remplies de boîtes d’archives dont les tranches supportaient des noms inscrits au feutre noir.

C’était comme être happé par la salle du mémorial Yad Vashem à Jérusalem, quand un tunnel vertical aspire littéralement le visiteur dans un tourbillon de patronymes gravés sur plus de trois mètres vers le ciel.

Au fond, une baie vitrée donnait sur un contrebas que je ne voyais pas.

Tout avait un aspect terne à cause de l’éclairage jaunâtre des lampes qui rayonnaient faiblement du centre de la pièce vers la périphérie.

Aucun bruit ne parvenait de l’extérieur et les lieux paraissaient vides à cette heure que je supposais de la journée, mais qui pouvait tout aussi bien être de la nuit : je n’en avais aucune certitude.

Il n’y avait pas de trace de nature non plus, comme si toute vie avait déserté ce lieu depuis bien longtemps.

L’inconnu sur la gauche ne me disait rien qui vaille ; il donnait l’impression d’attendre quelque chose ou quelqu’un en silence dans une posture que je n’osais pas rompre.

Plutôt d’âge mûr et de corpulence normale, sans véritable expression du visage à part deux yeux ronds rougis au-dessus d’un nez banal, l’homme portait des lunettes aux contours gris. Les commissures des lèvres tombaient en-deçà d’une bouche qui laissait découvrir de petites dents jaunes par le milieu, car l’inconnu respirait comme un poisson ouvre légèrement la bouche. Les quelques cheveux rasés du crâne rejoignaient une nuque raide, très tendue comme le dos, par l’entremise de côtés gris plus fournis. Le corps entier sentait le renfermé dans le léger courant d’air.

Finalement, l’homme ressemblait à un archiviste ou à quelque chose de similaire comme un magasinier ou un fonctionnaire des Postes.

-Quel âge pouvais-je bien avoir à cet instant précis ? Me questionnai-je. Quarante ans peut-être ?

-Quarante ans, assurément ! Lançai-je dans un cri étouffé.

Mais ma voix résonna dans le vide de la pièce qui renvoya en écho une angoisse à peine dissimulée.

L’archiviste se tourna dans ma direction.

- C’est toi qui as demandé à venir ici ? Questionna-t-il.

Je répondis par la négative mais sans savoir véritablement ce que je faisais là. Je n’avais en fait aucune explication à fournir et pas le moindre souvenir de mon cheminement.

L’archiviste semblait prêt à recevoir quelqu’un et je rectifiais la position à mon tour pour me calquer sur lui comme si j’étais au courant de ce qui allait se passer.

Un homme sans cheveux ouvrit la porte, à gauche, pour annoncer qu’on arrivait.

-C’est peut être une personne importante ? Me questionnai-je, bien que je n’aie jamais véritablement su ce qu’est une personne importante, mais bon : je devais m’adapter.

L’homme sans cheveux referma la porte au bout d’un temps et retourna d’où il venait en marche arrière, tête baissée. Ce devait être une sorte de majordome.

Je m’attardais un peu sur le mur de dossiers derrière l’archiviste et derrière moi, mais je ne trouvais aucun indice particulier dans la longue succession de noms. Je fus étonné toutefois de lire celui de Madame Hoffmann : une dame chez qui j’allais faire le jardin avec mon père quand j’étais enfant. Mme Hoffmann préparait toujours une assiette de pain-perdu qu’elle me regardait savourer en silence sur la table de la cuisine : qu’a-t-elle bien pu devenir ?

Grâce à des pupilles dilatées, je fis un tour d’horizon de la pièce qui ne me disait vraiment rien, et je découvrais une seconde porte sur la droite.

Nous étions donc dans une antichambre où je me sentais bêtement habité par la gêne.

Mon regard se porta à nouveau sur l’archiviste qui pouvait être un militaire ou un milicien, car il portait un brassard rouge au bras gauche qui ne disait rien de bon.

Puis l’homme sans cheveux ouvrit à nouveau la porte.

-C’est bon ! Dit-il d’une voix ferme. Ils sont prêts !

Je me demandais de qui l’homme sans cheveux pouvait bien parler mais l’archiviste sembla satisfait.

-Je vous envoie le premier ? Précisa-t-il.

-Faites entrer, hurla l’archiviste. 

La grosse poignée argentée de la porte fit un quart de tour et j’aperçus celui qui approchait de manière déformée ; il apparut plus mince et plus grand qu’il était en réalité.

-Bonjour, lança l’archiviste à l’homme visiblement gêné par sa nudité.

-Bonjour, répondit l’autre.

-Vous voulez vous asseoir ou préférez-vous rester debout ? Poursuivit l’archiviste.

-Je ne sais pas, Monsieur. Répondit l’homme qui joignait les mains devant lui. Le dos courbé sur le devant laissait voir le dessin des côtes. Peut-être avait-il froid ?

-En fait, ça dépend de ce que vous avez à dire, précisa l’archiviste. Ce sera long ? Renchérit-il.

-Je ne sais pas, Monsieur. Répondit l’homme visiblement pétri de peur.

-Alors, restez debout ! Lança violemment l’archiviste.

L’homme qui n’avait fait aucun mal a priori était pris en faute ; il jeta un regard consterné de petit garçon en direction de l’archiviste, ce qui me gêna énormément parce que je me sentais complice d’une scène que j’aurais dû fuir ou combattre en temps normal. Mais là, il ne se passait rien.

L’homme leva les yeux vers l’archiviste et se lança.

-J’ai vécu le plus clair de ma vie…

J’écoutais avec attention celui qui égrenait une vie pleine et entière, faite de multitudes de détails heureux, de peines aussi, mais l’archiviste l’interrompit.

-Ca suffit ! Cria-t-il, soyez concis, nous n’avons pas beaucoup de temps, il n’y a pas que vous, vous comprenez ! Il faut que je traite tous les autres !

-Oui, tout à fait Monsieur. L’homme eut un tremblement sur tout le corps, ce qui le déconsidéra sur-le-champ dans le regard de l’archiviste qui se tourna vers moi.

-Et toi, qu’en penses-tu ? Me lança ce dernier. Tu connais la procédure au moins ? Poursuivit-il.

Je fis mine de comprendre ce dont il parlait, mais en fait j’avais peur aussi, car je ne pouvais imaginer la conséquence d’une réponse erronée. Par instinct, je cherchais une réponse positive.

-Tu as fait ton choix ? Réitéra l’archiviste.

-Oui, dis-je, comme si je savais.

-Alors vas-y ! Cria-t-il.

Je tendis machinalement à l’archiviste la boîte qu’il avait jetée sur mon bureau, où j’avais introduit un petit cube de bois blanc posé à côté d’un autre, de couleur noire.

L’archiviste plongea une main courte et sûre dans la boîte, une main parsemée de rougeurs, comme sur le visage.

-Tu as peur ? Me lança-t-il.

-Non, pas du tout. Répondis-je dans un mensonge.

Je voulais en savoir plus mais on frappa cette fois à coups répétés à la porte de droite.

Je me levais et me rendais rapidement à hauteur de la poignée qui se déverrouilla d’un coup sec sous une force qui essayait d’entrer. 

Je vis soudain quelque chose qui me stupéfia, qui ne m’arracha ni cri ni tremblement : un immense oiseau noir décharné, de plus de deux mètres de haut, dont les ailes traînaient sur le sol se tenait devant moi comme une immense corneille ou un corbeau desséché.

Mes pensées allèrent immédiatement à l’homme en face de l’archiviste et je me projetais violemment sans réfléchir, de toutes mes forces, pour empêcher la bête qui modifia sa trajectoire pour se réfugier dans une zone de pénombre près de la baie vitrée.

Dans le même temps, j’entendis l’archiviste appeler l’homme sans cheveux et faire signe à l’homme nu qu’on allait l’emmener.

Je devais profiter de la situation.

Quand tout fut assuré, que la porte fut ouverte et que l’homme nu fut de l’autre côté, je traquai à nouveau l’oiseau noir qui plia sous les coups répétés que je lui infligeais sans fléchir.

Il y eut une première hésitation puis soudain, dans un bruit indéfinissable de papier crépon, l’immense oiseau noir prit un envol maladroit en direction de la porte.

Au dernier mouvement d’ailes, la tête frôla le sol au bout d’un long coup : deux yeux sombres me fixèrent intensément dans un regard de loup.

Ce fut la promesse que la mort reviendrait un jour.

Je décidai de m’occuper d’elle plus tard.

 

Patrick Estève – L’antichambre – Menton (FR) Mars 2013.

 

Par Patrick Estève
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Jeudi 14 février 2013 4 14 /02 /Fév /2013 18:31

Bonsoir,

 

C'est avec un grand plaisir que je mets en ligne ce texte intitulé "Le Crétois de Paris".

Je suis heureux de vous présenter Taïda, une jeune femme empreinte de nomadisme.

Taïda est le prénom d'une dame très respectable qui a illuminé ma vie. 

Je vous en souhaite une bonne lecture.

Patrick Estève. 

 

 

 

Le Crétois de Paris.

 

 Par

Patrick Estève

   

A Taïda Georgacaracos.

 

 

Taïda se pencha par la double fenêtre à petits carreaux pour voir la couleur du pavé parisien tout au fond de la cour.

S’il était gris foncé (ou luisant), c’était signe d’humidité : il fallait prendre le petit parapluie vert bouteille de l’entrée ; s’il était gris clair comme la pointe de tour Eiffel dans le ciel, c’était signe, au contraire, d’une journée plutôt sèche. Taïda pourrait alors mettre ses jolies chaussures de cuir à boucles de fer dans l’espoir d’un peu de lumière ensoleillée.

Ce matin-là, les rues étaient sèches et le petit bout de femme aux cheveux noirs brillants pouvait se rendre d’un pas décidé à La Table de Pythagore, ce restaurant où des heures de travail l’attendaient de l’autre côté de la rue Saint-Charles, dans le XVème arrondissement.

Il faut dire que Taïda y allait tous les jours, qu’il pleuve ou qu’il vente ; elle avait gardé le tempérament qui l’avait vue naître sous le soleil de Grèce.

Les enfants du quartier partaient à peu près au même moment pour l’école et faisaient le chemin jusqu’à l’intersection en direction de Cambronne.

- C’est le sel de la Vie ! Aimait-elle à se dire.

Taïda n’avait pas d’enfant.

Malgré un quotidien qui laissait peu de place aux loisirs, la vie de Taïda était gaie : une vie faite de poésie et de petits riens que la jeune femme savait transformer en joies multiples.

Quand un rayon de soleil perçait à travers les branches amoindries des platanes du square tout près, les feuilles parsemées sur le sol lui étaient parfois vertes. Quand les Parisiens se mettaient en ordre de marche, Taïda les sentait empreints des effusions bénéfiques du soir passé. Quand elle apercevait la fragilité et la force mêlée d’un homme, elle le voyait se courber lentement sur la cuisse accueillante d’une belle Parisienne. Quand une main était fine et qu’elle paraissait douce, elle l’imaginait passer langoureusement dans des cheveux rendus libres par amour, depuis la nuque jusqu’au bord du visage.

Ce matin-là, deux mains s’effleuraient puis se serraient fermement à la terrasse du café Le Saint-Charles contre la bâche de plastique bordeaux et transparent. Juste derrière, des lèvres se touchaient avant la séparation matinale et les combats du jour qui vient. Ce qui était beau et bon émerveillait Taïda qui était douée d’une grande capacité à vivre.

Taïda se rendait toujours au restaurant par le même chemin, comme si elle déroulait un fil d’Ariane vers ces vies qui se mêlaient les unes aux autres.

Dès le midi, de nombreuses vies se mêlaient à La Table de Pythagore : des rencontres furtives, des amours d’un soir ou d’une vie, des contrats, des renoncements, des communions, des joies ou des peines, des victoires fêtées ou des échecs subis.

C’est ainsi qu’un jour, en guise de remerciements, on offrit à Taïda un magnifique Crétois de bois peint en costume traditionnel.

Au début, le Crétois fit rire la jeune femme aux éclats, car elle était du Magne, mais peu importait :

- Un Crétois, c’est tout de même un Grec, non ?

Personne n’eut le cœur à contrarier Taïda, d’autant que le Crétois était le cadeau d’une vie sauvée du naufrage.

Dès les premiers jours, Taïda se prit d’une véritable passion pour le Crétois.

- Il ne me fera jamais défaut, dit-elle à qui voulait l’entendre. Un Crétois, c’est comme ça !

Et le Crétois fit partie progressivement du paysage comme le gardien immobile et silencieux de vies qui allaient et venaient au banquet de La Table de Pythagore.

Taïda laissa progressivement le Crétois à l’extérieur du restaurant, comme un phare pour cette Ithaque urbaine.

-Pour qu’il marque le restaurant de sa présence, précisa-t-elle.

 

Un matin, alors que le pavé était humide, deux agents de la Police de Paris attendaient Taïda de pied ferme devant l’entrée de La Table de Pythagore : trois commerces avaient été vandalisés dans la nuit.

-Vous avez eu de la chance, dit le plus gros des Policiers (un moustachu), les voleurs ont eu peur du Crétois.

Quand elle remontait la rue, après que le bout de tour Eiffel disparaissait derrière les immeubles Haussmanniens, Taïda apercevait toujours le Crétois au loin.

Il faut dire que le Crétois accueillait la rue entière de sa fière allure : il portait de fort belles moustaches noires, un sourire magnifique, un gilet bleu nuit, une chemise blanche, un pantalon court sombre et bouffant qui laissait apercevoir des mollets fermes et puissants, une large ceinture de couleur rouge au-dessus de cuisses fières comme les bottes brunes.

Dans cette posture tout à fait noble et presque naturelle, le Crétois posait fermement la main droite sur la hanche. Parce que le Crétois était un battant.

Mais un matin, Taïda ne vit plus le gardien de ses jours.

- Mais oui vous savez bien ! Dit-elle à qui voulait l’entendre, vous n’avez pas pu le louper : un magnifique Crétois en costume traditionnel.

Mais rien n’y faisait et personne n’avait vu le Crétois.

Taïda questionna encore, toute la soirée, et battit le pavé de la manière la plus large au-delà du périmètre du restaurant ; elle finit par découvrir le Crétois affalé dans le renfoncement d’un immeuble. L’irresponsable sentait l’alcool et portait une écharpe de l’Ecole Polytechnique nouée en « X » autour du cou pendant que gisaient, à ses côtés, d’innombrables cannettes de bières. La jeune femme saisit le Crétois par l’écorce du cou et le ramena illico presto devant La Table de Pythagore où le malheureux eut à subir quelques coups d’éponge bien froide. Il aurait toute la nuit pour sécher.

 

La deuxième disparition du Crétois fut une tragédie.

Une nuit, des cambrioleurs totalement inconscients décidèrent de poster le Crétois devant la bijouterie du bas de la rue Saint-Charles. La silhouette athlétique du Méditerranéen était idéale, selon eux, pour décourager les curieux.

Mais la Police Parisienne qui connaissait bien le Crétois ne le vit pas du même œil.

Habituées à croiser, et même à saluer le Crétois, les Forces de l’Ordre ne tardèrent pas à déjouer le subterfuge et à démasquer les malfrats. C’est ainsi que le Crétois permit cette nuit-là l’arrestation d’une équipe qui sévissait dans l’Arrondissement depuis des mois.

Pendant que le Crétois finit sa course au Commissariat d’Arrondissement où il était devenu la mascotte de la salle de repos, carré des hirondelles compris, Taïda fondait en larmes.

- Le Crétois a essuyé les tirs nourris des voyous et, malheureusement, des Policiers. Mais vous pouvez être fière de lui Taïda, le Crétois a permis une belle arrestation.

En guise de remerciements, le Brigadier de Police accrocha la « Pucelle[1] » de son uniforme sur le gilet du Crétois.

- Il s’en sort avec quelques trous, mais rien de dramatique. Allez, on vous rend votre Crétois percé, mais décoré !

Taïda retourna une nouvelle fois à La Table de Pythagore avec le Crétois sous le bras.

Il faut dire que le Crétois avait gagné ses lettres de noblesse dans le quartier.

 

Puis le temps passa, inexorablement, un temps durant lequel Taïda continua de travailler d’arrache-pied à tout mener de front pour le bien-être du plus grand nombre, sans jamais s’attarder sur elle-même.

Le jour qui suivit sa quarantième année, Taïda se sentit étrangement très seule, comme si quelque chose d’irréparable allait se déclencher.

La jeune femme sentit cette intuition avec autant de crainte qu’une peur sourde l’avait empêchée de construire sa vie jusque-là.

Tout avait toujours été subi par Taïda, y compris La Table de Pythagore où on l’avait sommée.

Finalement, le Crétois était son seul bonheur.

C’est donc naturellement que la jeune femme lui confia son désespoir auquel le Crétois répondit en silence, délicatement, de son plus beau sourire.

 

Mais Taïda eut à souffrir une nouvelle disparition de son fidèle ami.

Durant ce troisième et dernier enlèvement, Taïda crut perdre la raison.

La jeune femme aux cheveux noirs brillants battit une nouvelle fois le pavé avec l’énergie du désespoir, de jour comme de nuit, jusqu’à ce qu’un voisin mette un terme à son calvaire. Le Crétois avait été aperçu quai de Javel.

- Il est là, je vous assure Taïda ! Je l’ai vu de mes propres yeux depuis le quai ! Il est sur une péniche !

Le sang de Taïda ne fit qu’un tour : que pouvait bien faire le Crétois sur une péniche ?

Elle ne pouvait pas l’expliquer mais elle ne prit pas le temps de réfléchir plus avant. Il fallait faire vite et se mettre en mouvement sur-le-champ vers le Quai de Javel.

Le voisin, pourtant un homme aux jambes longues, dut se mettre à courir pour rester dans le rythme.

- Parce qu’un Crétois qui décide de partir ne revient jamais en arrière, lui avait-elle expliqué.

Soudain, le souffle coupé, Taïda aperçut le Crétois : il était sur l’avant d’une péniche dans l’axe de la Statue de la Liberté et du Pont de Grenelle, fièrement dressé face au vent de la Seine.

Taïda eut une envie folle de lui parler, de lui crier à plus de trois mètres au-dessus d’elle combien elle l’aimait ; mais rien ne sortit de son corps : aucun son ni aucun signe. C’est que Taïda ne savait pas prononcer ces mots.

Alors, comme le jour de ses quarante printemps, c’est la voix du Crétois qui vint à elle, calme et douce.

- Je t’en prie Taïda, demanda le Crétois, laisse-moi partir, ne me retiens pas ; laisse-moi aller vers les horizons inconnus et infinis. Ne vois-tu pas comme je suis heureux de partir ? J’ai besoin de découvrir les hommes et le monde.

Tout était calme autour de Taïda mais la jeune femme crut vivre ses derniers instants : sa vie entière défila devant elle. Elle se sentit réduite au simple caractère d’une phrase infinie qu’on projette dans le vacarme métallique de vagues qui s’écrasent de manière terrifiante sur la roche. Puis Taïda eut l’impression de tourner sur elle-même, de tourner et de tourner encore dans l’écho immense d’un fracas qui la mena vers des ponts à franchir, des portes de pierre à passer ; elle fut immergée, perdit son souffle, remonta à la surface, fut confrontée au vent, propulsée dans les airs où  son corps entier fut soumis au feu du soleil avant de retomber pour prendre le chemin à rebours au cœur d’une tempête qui la perdit en pleine mer.

 

Quand Taïda se réveilla, il faisait nuit noire et la péniche avait quitté le quai.

La jeune femme comprit qu’elle ne reverrait jamais le Crétois. Elle reprit lentement le chemin qui mène jusqu’à la rue Saint-Charles mais cette fois, elle eut la force de ne pas retourner jusqu’à son ancienne vie.

La peur avait disparu de son être, et c’est avec cette impression étrange que Taïda décida d’aller vers son propre destin.

 

Copyright Patrick Estève - Menton (FR) - Février 2013

[1]     Une « pucelle » est un petit insigne de poitrine, sur un support de cuir, que les Policiers portent au bouton gauche de leur chemise ou de leur vareuse. La « pucelle » indique la Direction d’affectation du Policier. A Paris, la « pucelle » est composée du double « P » de la Préfecture de Police et du logo « fluctuat nec mergitur » bleu, blanc, rouge.

Par Patrick Estève
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Samedi 26 janvier 2013 6 26 /01 /Jan /2013 10:13

Bonsoir,

 

Voici la Nouvelle intitulée "A la Source des Marranes".

Je suis heureux de vous présenter Abel : un être Libre.

Je vous en souhaite une bonne lecture.

Patrick Estève.


 

A la Source des Marranes

 

Par

Patrick Estève

 

Abel approcha.

L’endroit était éclairé par un éclat bleu nuit sur l’ombre portée des dunes. Il n’y avait aucun bruit à part celui du vent léger qu’Abel percevait maintenant distinctement : le jeune homme avait la peur au ventre.

Les boucles noires des cheveux en bataille, Abel se lança dans une ascension qui le mena jusqu’au bord de la dune à l’aplomb de la Grande Ourse. Le ciel était magnifiquement dégagé.

Les yeux sombres d’Abel se levèrent vers le ciel : le miracle allait-il se produire une nouvelle fois ?

- Quand tu seras sur le sommet de la dune au moment du solstice d’été, lui avait dit le vieux

 Marrane, attends de voir l’étoile filante entre les deux Ourses et laisse faire les choses. Tu sauras quand tu seras prêt, tu le sentiras, et c’est à ce moment précis qu’il te faudra te mettre en marche. J’ai connu les mêmes choses il y a bien longtemps en Espagne. Là-bas, j’étais allé sur la colline du château de mon village. A toi d’être courageux Abel, mais tu l’es, je le sais.

Puis le vieil homme partit vers ce monde d’où l’on ne revient pas.

Des années avaient passé et aujourd’hui Abel était vêtu d’une Djellaba légère de lin blanc ouverte sur le devant. Le linge dévoilait une jeune poitrine puissante à la peau brune, de celles qui vivent en communion avec le soleil, le vent et la mer.

Le temps passait sans que rien ne bouge.

Abel s’allongea sur le sable et écarta les bras, l’extrémité du corps comme les sandales de cuir brun enfoncée en partie dans le sable. Cette position procurait au jeune homme une belle sensation d’appartenance au cosmos tout entier, la certitude d’être en harmonie avec l’infiniment grand comme avec l’infiniment petit.

Abel eut du mal à distinguer la véritable couleur du ciel : était-il bleu ou était-il noir ?

Cette question le tarauda un court instant. Le jeune homme opta pour le bleu car c’était la couleur de la mer où il se jetait jusqu’à l’automne quand les vagues du soir transforment la surface de l’eau en encrier.

Le regard brun d’Abel allait d’une étoile à l’autre comme il l’avait appris du vieux Marrane pour ne jamais se perdre dans le désert la nuit.

Au bout d’un temps, Abel aperçut l’étoile filante qui donnait le signal. La lune était pleine et elle éclairait d’une lumière particulière le trajet de l’audacieuse étoile. Le jeune homme fit rapidement demi-tour sur lui-même.

La dune sur laquelle il s’était allongé offrait le meilleur panorama sur le cirque naturel en contrebas, constitué d’une ronde de pyramides de sable.

Une petite flaque d’eau, en forme de cercle, se forma en plein coeur de la surface sableuse pour se répandre lentement.

- La Source des Marranes ! S’exclama intérieurement Abel.

Pour le moment, tout se passait comme prévu et la flaque d’eau vive progressait. Mais il n’y avait toujours pas de trace de vie. Abel semblait bien seul au rendez-vous.

Soudain, quand la source atteignit environ trois mètres de diamètre, Abel aperçut un groupe de ce qui semblait être de jeunes chacals ou des chiens errants qui le surprirent tant ils étaient semblables autant que différents.

Les premiers d’entre eux s’assirent en silence au bord de la Source. Puis un deuxième groupe entra dans le cirque par le Sud. Plus bruyant que le précédent, le groupe se dirigea vers des lieux qui lui semblaient réservées. Deux grands chacals se placèrent en sentinelles pour garder l’entrée et protéger la Source où les étoiles se reflétaient maintenant distinctement comme autant de brillants.

Il y eut un grand silence.

Un nouveau chacal entra, accompagné de deux autres qui frappèrent le sol de leurs pattes après s’être dressés en l’air. Abel sentait le charisme de l’animal à distance et toutes les têtes se tournèrent vers la Source et vers le grand chacal qui lança un regard jaune perçant vers les innombrables visages.

Abel tendit tout son corps pour en voir davantage : ce qui se passait était incroyable. Des visages en formes d’hologrammes lumineux apparaissaient progressivement dans l’eau et formaient un ballet silencieux. Les hologrammes communiquaient dès qu’ils arrivaient à la surface avant de redescendre vers d’improbables profondeurs. Le jeune homme aperçut des écrivains, des philosophes, des scientifiques anciens et plus contemporains dont on lui avait transmis les enseignements. Il y avait également de multiples penseurs de différentes civilisations et Abel retrouva « ceux qui permettent à l’Homme de se libérer des jougs qui pèsent sur lui » selon les mots du vieux Marrane. Tous ces visages flottaient comme des nénuphars en plein désert. La Source des Marranes était source de Sagesse. Abel le comprit quand il aperçut Moïse Ben Maïmon dit « Maïmonide » : médecin et

philosophe Juif qui tenta de faire entrer Aristote dans le Judaïsme au moment d’Al Andalus. Abel aperçut également le visage d’Ibn Rushd dit « Averroès » : médecin, penseur et philosophe musulman qui prit également le parti de faire entrer Aristote dans sa religion à la même période en Espagne. Il y avait Confucius, il y avait les Stoïciens : Sénèque, Epictète et Marc Aurèle l’Empereur Philosophe ; bien d’autres encore jusqu’à Newton et Baruch Spinoza : Marrane des Pays-Bas polisseur de verre le jour et Philosophe la nuit. Les grands penseurs, les Alchimistes, les Kabbalistes, les Scientifiques menaient un ballet où ils s’adressaient au monde pour lui intimer de ne pas couper le fil d’or et d’Ariane qui lie l’humanité entière.

Au moment de se pencher encore pour tenter d’en savoir davantage, le jeune homme perdit l’équilibre et versa vers le bas.

Malheureusement, alors qu’il aurait aimé disparaître dans le sable, son corps entier dévala la  pente sans qu’il ne puisse le retenir d’aucune manière. Arrivé en bas, Abel fut pris d’une véritable frayeur : ceux qu’il avait pris pour des chacals étaient en fait des hommes qui le regardaient avec bienveillance.

Le plus vénérable d’entre eux le salua et le rassura.  

On questionna Abel sur son parcours jusqu’à la Source des Marranes. Puis on lui indiqua que d’argent, il n’y en aurait point : il n’y aurait que du sable pour toute richesse ; on lui indiqua

que de gloire il n’y en aurait point : il n’y aurait une fois encore que du sable en ce lieu ; on lui indiqua que de renom il n’y en aurait point, car même la Source aux mille visages disparaîtrait ; on lui indiqua qu’il n’y aurait rien et qu’il ne resterait rien après eux ni après lui, à part le bruit du vent sur les dunes et sur ce qu’il aura bâti ici bas. Abel sentit comme une harmonie entre lui, ces autres hommes et l’univers. Le jeune homme avait l’impression, enfin, d’être arrivé quelque part, d’être en communion avec ceux qui, comme lui, n’avaient pu entrer dans aucune religion, ceux qui, comme lui, refusaient les systèmes et les idéologies. Abel jeta un regard appuyé autour de lui : tous ces hommes étaient nomades à leur manière, tous étaient frappés du sceau de leur Marranitude et du signe de Caïn. Seuls ou mal aimés, on pouvait les confondre à des chacals dans le désert. Gorgés d’amour et de sagesse, ils faisaient taire et se coucher le loup qui sommeillait en eux.

Au bout d’un temps, on autorisa le jeune homme à boire à la Source des Marranes : l’eau avait un goût amer.

- Dorénavant, tu pourras venir librement te ressourcer ici, lâcha l’homme vénérable. Tu es en marche vers un monde nouveau où tu peux aller sans crainte, à part celle de te perdre dans l’immensité du savoir.

Abel repartit à pied sous les étoiles.

Quand il se retourna, le jeune homme découvrit que tout avait disparu. Il ne restait, de la Source des Marranes, qu’une légère brise humide.

Soudain, le regard porté au loin, Abel entendit à plusieurs reprises le rire si caractéristique de son vieil ami et il se souvint :

- Quand tu seras là-bas Abel, et que le vent de la nuit frôlera ton visage : écoute bien ! Si tu entends des rires, mes rires, c’est que je suis bien arrivé de l’autre côté et que j’ai retrouvé tous ceux qui, comme moi, ont bu à la Source des Marranes.

Abel se mit à rire aussi : il savait maintenant qu’il retrouverait un jour son vieil ami.

 

 Copyright Patrick Estève Menton (FR) Janvier 2013.

Par Patrick Estève
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