Bonsoir,
C'est avec un grand plaisir que je mets en ligne ce texte intitulé "Le Crétois de Paris".
Je suis heureux de vous présenter Taïda, une jeune femme empreinte de nomadisme.
Taïda est le prénom d'une dame très respectable qui a illuminé ma vie.
Je vous en souhaite une bonne lecture.
Patrick Estève.
Le Crétois de Paris.
Par
Patrick Estève
A Taïda Georgacaracos.
Taïda se pencha par la double fenêtre à petits carreaux pour voir la couleur du pavé parisien tout au fond de la
cour.
S’il était gris foncé (ou luisant), c’était signe d’humidité : il fallait prendre le petit parapluie vert bouteille de
l’entrée ; s’il était gris clair comme la pointe de tour Eiffel dans le ciel, c’était signe, au contraire, d’une journée plutôt sèche. Taïda pourrait alors mettre ses jolies chaussures de
cuir à boucles de fer dans l’espoir d’un peu de lumière ensoleillée.
Ce matin-là, les rues étaient sèches et le petit bout de femme aux cheveux noirs brillants pouvait se rendre d’un pas
décidé à La Table de Pythagore, ce restaurant où des heures de travail l’attendaient de l’autre côté de la rue Saint-Charles, dans le XVème arrondissement.
Il faut dire que Taïda y allait tous les jours, qu’il pleuve ou qu’il vente ; elle avait gardé le tempérament qui l’avait
vue naître sous le soleil de Grèce.
Les enfants du quartier partaient à peu près au même moment pour l’école et faisaient le chemin jusqu’à l’intersection en
direction de Cambronne.
- C’est le sel de la Vie ! Aimait-elle à se dire.
Taïda n’avait pas d’enfant.
Malgré un quotidien qui laissait peu de place aux loisirs, la vie de Taïda était gaie : une vie faite de poésie et de
petits riens que la jeune femme savait transformer en joies multiples.
Quand un rayon de soleil perçait à travers les branches amoindries des platanes du square tout près, les feuilles parsemées
sur le sol lui étaient parfois vertes. Quand les Parisiens se mettaient en ordre de marche, Taïda les sentait empreints des effusions bénéfiques du soir passé. Quand elle apercevait la fragilité
et la force mêlée d’un homme, elle le voyait se courber lentement sur la cuisse accueillante d’une belle Parisienne. Quand une main était fine et qu’elle paraissait douce, elle l’imaginait passer
langoureusement dans des cheveux rendus libres par amour, depuis la nuque jusqu’au bord du visage.
Ce matin-là, deux mains s’effleuraient puis se serraient fermement à la terrasse du café Le Saint-Charles contre la bâche
de plastique bordeaux et transparent. Juste derrière, des lèvres se touchaient avant la séparation matinale et les combats du jour qui vient. Ce qui était beau et bon émerveillait Taïda qui était
douée d’une grande capacité à vivre.
Taïda se rendait toujours au restaurant par le même chemin, comme si elle déroulait un fil d’Ariane vers ces vies qui se
mêlaient les unes aux autres.
Dès le midi, de nombreuses vies se mêlaient à La Table de Pythagore : des rencontres furtives, des amours d’un soir ou
d’une vie, des contrats, des renoncements, des communions, des joies ou des peines, des victoires fêtées ou des échecs subis.
C’est ainsi qu’un jour, en guise de remerciements, on offrit à Taïda un magnifique Crétois de bois peint en costume
traditionnel.
Au début, le Crétois fit rire la jeune femme aux éclats, car elle était du Magne, mais peu importait :
- Un Crétois, c’est tout de même un Grec, non ?
Personne n’eut le cœur à contrarier Taïda, d’autant que le Crétois était le cadeau d’une vie sauvée du naufrage.
Dès les premiers jours, Taïda se prit d’une véritable passion pour le Crétois.
- Il ne me fera jamais défaut, dit-elle à qui voulait l’entendre. Un Crétois, c’est comme ça !
Et le Crétois fit partie progressivement du paysage comme le gardien immobile et silencieux de vies qui allaient et
venaient au banquet de La Table de Pythagore.
Taïda laissa progressivement le Crétois à l’extérieur du restaurant, comme un phare pour cette Ithaque urbaine.
-Pour qu’il marque le restaurant de sa présence, précisa-t-elle.
Un matin, alors que le pavé était humide, deux agents de la Police de Paris attendaient Taïda de pied ferme devant l’entrée
de La Table de Pythagore : trois commerces avaient été vandalisés dans la nuit.
-Vous avez eu de la chance, dit le plus gros des Policiers (un moustachu), les voleurs ont eu peur du Crétois.
Quand elle remontait la rue, après que le bout de tour Eiffel disparaissait derrière les immeubles Haussmanniens, Taïda
apercevait toujours le Crétois au loin.
Il faut dire que le Crétois accueillait la rue entière de sa fière allure : il portait de fort belles moustaches
noires, un sourire magnifique, un gilet bleu nuit, une chemise blanche, un pantalon court sombre et bouffant qui laissait apercevoir des mollets fermes et puissants, une large ceinture de couleur
rouge au-dessus de cuisses fières comme les bottes brunes.
Dans cette posture tout à fait noble et presque naturelle, le Crétois posait fermement la main droite sur la hanche. Parce
que le Crétois était un battant.
Mais un matin, Taïda ne vit plus le gardien de ses jours.
- Mais oui vous savez bien ! Dit-elle à qui voulait l’entendre, vous n’avez pas pu le louper : un magnifique
Crétois en costume traditionnel.
Mais rien n’y faisait et personne n’avait vu le Crétois.
Taïda questionna encore, toute la soirée, et battit le pavé de la manière la plus large au-delà du périmètre du
restaurant ; elle finit par découvrir le Crétois affalé dans le renfoncement d’un immeuble. L’irresponsable sentait l’alcool et portait une écharpe de l’Ecole Polytechnique nouée en
« X » autour du cou pendant que gisaient, à ses côtés, d’innombrables cannettes de bières. La jeune femme saisit le Crétois par l’écorce du cou et le ramena illico presto devant La
Table de Pythagore où le malheureux eut à subir quelques coups d’éponge bien froide. Il aurait toute la nuit pour sécher.
La deuxième disparition du Crétois fut une tragédie.
Une nuit, des cambrioleurs totalement inconscients décidèrent de poster le Crétois devant la bijouterie du bas de la rue
Saint-Charles. La silhouette athlétique du Méditerranéen était idéale, selon eux, pour décourager les curieux.
Mais la Police Parisienne qui connaissait bien le Crétois ne le vit pas du même œil.
Habituées à croiser, et même à saluer le Crétois, les Forces de l’Ordre ne tardèrent pas à déjouer le subterfuge et à
démasquer les malfrats. C’est ainsi que le Crétois permit cette nuit-là l’arrestation d’une équipe qui sévissait dans l’Arrondissement depuis des mois.
Pendant que le Crétois finit sa course au Commissariat d’Arrondissement où il était devenu la mascotte de la salle de
repos, carré des hirondelles compris, Taïda fondait en larmes.
- Le Crétois a essuyé les tirs nourris des voyous et, malheureusement, des Policiers. Mais vous pouvez être fière de lui
Taïda, le Crétois a permis une belle arrestation.
En guise de remerciements, le Brigadier de Police accrocha la « Pucelle » de son uniforme
sur le gilet du Crétois.
- Il s’en sort avec quelques trous, mais rien de dramatique. Allez, on vous rend votre Crétois percé, mais
décoré !
Taïda retourna une nouvelle fois à La Table de Pythagore avec le Crétois sous le bras.
Il faut dire que le Crétois avait gagné ses lettres de noblesse dans le quartier.
Puis le temps passa, inexorablement, un temps durant lequel Taïda continua de travailler d’arrache-pied à tout mener de
front pour le bien-être du plus grand nombre, sans jamais s’attarder sur elle-même.
Le jour qui suivit sa quarantième année, Taïda se sentit étrangement très seule, comme si quelque chose d’irréparable
allait se déclencher.
La jeune femme sentit cette intuition avec autant de crainte qu’une peur sourde l’avait empêchée de construire sa vie
jusque-là.
Tout avait toujours été subi par Taïda, y compris La Table de Pythagore où on l’avait sommée.
Finalement, le Crétois était son seul bonheur.
C’est donc naturellement que la jeune femme lui confia son désespoir auquel le Crétois répondit en silence, délicatement,
de son plus beau sourire.
Mais Taïda eut à souffrir une nouvelle disparition de son fidèle ami.
Durant ce troisième et dernier enlèvement, Taïda crut perdre la raison.
La jeune femme aux cheveux noirs brillants battit une nouvelle fois le pavé avec l’énergie du désespoir, de jour comme de
nuit, jusqu’à ce qu’un voisin mette un terme à son calvaire. Le Crétois avait été aperçu quai de Javel.
- Il est là, je vous assure Taïda ! Je l’ai vu de mes propres yeux depuis le quai ! Il est sur une péniche
!
Le sang de Taïda ne fit qu’un tour : que pouvait bien faire le Crétois sur une péniche ?
Elle ne pouvait pas l’expliquer mais elle ne prit pas le temps de réfléchir plus avant. Il fallait faire vite et se mettre
en mouvement sur-le-champ vers le Quai de Javel.
Le voisin, pourtant un homme aux jambes longues, dut se mettre à courir pour rester dans le rythme.
- Parce qu’un Crétois qui décide de partir ne revient jamais en arrière, lui avait-elle expliqué.
Soudain, le souffle coupé, Taïda aperçut le Crétois : il était sur l’avant d’une péniche dans l’axe de la Statue de la
Liberté et du Pont de Grenelle, fièrement dressé face au vent de la Seine.
Taïda eut une envie folle de lui parler, de lui crier à plus de trois mètres au-dessus d’elle combien elle l’aimait ;
mais rien ne sortit de son corps : aucun son ni aucun signe. C’est que Taïda ne savait pas prononcer ces mots.
Alors, comme le jour de ses quarante printemps, c’est la voix du Crétois qui vint à elle, calme et douce.
- Je t’en prie Taïda, demanda le Crétois, laisse-moi partir, ne me retiens pas ; laisse-moi aller vers les horizons
inconnus et infinis. Ne vois-tu pas comme je suis heureux de partir ? J’ai besoin de découvrir les hommes et le monde.
Tout était calme autour de Taïda mais la jeune femme crut vivre ses derniers instants : sa vie entière défila devant
elle. Elle se sentit réduite au simple caractère d’une phrase infinie qu’on projette dans le vacarme métallique de vagues qui s’écrasent de manière terrifiante sur la roche. Puis Taïda eut
l’impression de tourner sur elle-même, de tourner et de tourner encore dans l’écho immense d’un fracas qui la mena vers des ponts à franchir, des portes de pierre à passer ; elle fut
immergée, perdit son souffle, remonta à la surface, fut confrontée au vent, propulsée dans les airs où son corps entier fut soumis au feu du soleil
avant de retomber pour prendre le chemin à rebours au cœur d’une tempête qui la perdit en pleine mer.
Quand Taïda se réveilla, il faisait nuit noire et la péniche avait quitté le quai.
La jeune femme comprit qu’elle ne reverrait jamais le Crétois. Elle reprit lentement le chemin qui mène jusqu’à la rue
Saint-Charles mais cette fois, elle eut la force de ne pas retourner jusqu’à son ancienne vie.
La peur avait disparu de son être, et c’est avec cette impression étrange que Taïda décida d’aller vers son propre
destin.
Copyright Patrick Estève - Menton (FR) - Février 2013